
Le procureur de la République de Paris veut réentendre les responsables de la sécurité du groupe automobile. Il s’interroge sur la fiabilité des informations qui ont abouti au licenciement de trois cadres.
Chargé de superviser l’enquête sur les soupçons d’espionnage chez Renault, le parquet de Paris a demandé à la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) de « réentendre » les responsables de la sécurité du constructeur automobile, Rémi Pagnie, Marc Tixador et Dominique Gevrey. Au cœur des interrogations du procureur : la fiabilité des renseignements recueillis par ces trois hommes qui ont abouti, début janvier, au licenciement de trois cadres de Renault suspectés d’espionnage. Ancien responsable de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), Rémi Pagnie est « un proche de Carlos Ghosn ». Marc Tixador est un ancien policier de Versailles, spécialisé dans le financier. Dominique Gevrey, quant à lui, a longtemps travaillé au sein de la Direction de la protection et de la sécurité de la défense (DPSD), avant d’être recruté par Renault. Interrogés par la DCRI à la mi-janvier, les trois hommes ne s’étaient guère montrés coopératifs.
« Ils n’ont rien dit sur leurs méthodes d’enquête, indique le parquet. Ni sur le montage financier mis en place pour rétribuer leurs informateurs. » Un montage complexe, il est vrai. Révélé mercredi par « le Canard enchaîné », il s’articule autour d’un homme, Michel Luc, installé en Algérie et salarié d’une société spécialisée dans le renseignement et la sécurité informatique avant d’en être licencié il y a peu. Michel Luc, dont la famille vit à Madrid, aurait servi d’intermédiaire entre le service sécurité de Renault et des « petites mains », chargées de récolter des renseignements sur les salariés suspectés. Une mission rémunérée 100000 €.
«On ignore pourquoi Renault a tant tardé à saisir la DCRI»
Depuis la révélation de ce montage, les questions se multiplient. Qui sont les « petites mains » ? Quelles ont été leurs méthodes de travail ? Pourquoi les membres de la sécurité du constructeur automobile n’ont-ils pas parlé de ce montage aux enquêteurs ? Pourquoi, aujourd’hui encore, gardent-ils le silence sur l’identité de leurs informateurs ? « On ignore pourquoi Renault a tant tardé à saisir la DCRI, admet le parquet de Paris. Et l’on se pose la question des mobiles d’un tel montage. »
Les informations recueillies évoquent des comptes bancaires, en Suisse et au Liechtenstein, ouverts au nom des salariés de Renault et destinés à recevoir l’argent de leur corruption. « Elles sont en principe très difficiles à obtenir, indique Alain Juillet, spécialiste de l’intelligence économique. Il faut avoir des contacts à l’étranger, au sein des banques ou des services d’enquête. »
Le parquet, qui s’interroge sur leur fiabilité, a demandé à la Suisse et au Liechtenstein de vérifier la réalité des comptes, des actifs et des circuits financiers les ayant éventuellement alimentés. Il se demande aussi de quelle manière elles ont pu être recueillies. « Même si ce n’est pas de manière légale, cela ne nous empêchera pas de les exploiter », précise néanmoins le parquet.
Le résultat de la demande d’entraide faite à la Suisse « ne devrait pas tarder », selon une source proche du dossier. Côté Liechtenstein, « cela devrait prendre un peu plus de temps », précise la même source. Une étape décisive. « Ce dossier est très compliqué, reconnaît une source proche de l’enquête. Soit on est face à une véritable affaire d’espionnage. Soit Renault a été victime d’une manipulation. Dans les deux cas, l’affaire est grave. »